MAIMOUNA TRAORE : la Nyeleni de la presse libre au Mali

Membre fondateur du journal «Aurore», elle est une pionnière de la presse libre et indépendante au Mali voire en Afrique francophone. Après une brillante carrière au sein des missions de paix des Nations unies, notamment en R.D. Congo, elle a renoué avec sa passion : la presse ! Elle a ainsi relancé «Nyeleni Magazine» (papier et site). Une passion qui cache aussi un ferme engagement pour l’émancipation de la femme, les questions de développement et d’environnement. En ce début mars, mois dédié aux femmes battantes, zoom sur Maïmouna Traoré, une Nyeleni qui se distingue par sa modestie et son humilité, mais qui ne tergiverse pas lorsqu’il s’agit d’appeler les choses par leurs noms.

Derrière son sourire jovial et charmeur, se cache une farouche volonté de mener et de gagner des combats mettant en exergue ses nobles convictions. Tous ceux qui l’ont côtoyé vous dirons que Maïmouna Traoré, cette grande dame, est une professionnelle dans tout ce qu’elle entreprend. «Elle respire l’excellence et attend cela de tous ses collaborateurs qu’elle respecte aussi beaucoup. Elle les aide à découvrir tous leurs potentiels pour être les meilleurs», nous a confié l’un de ses anciens stagiaires qui a requis notre discrétion sur son identité.

Comme le disait récemment nos confrères de «Womanager» à qui elle a accordé une interview dans la rubrique «Womanager story», «Maïmouna Traoré fait partie de la première génération de Maliennes à embrasser la presse écrite privée. Journaliste, communicante e mère de famille, elle est l’une des rares femmes promotrice et directrice de publication d’un magazine féminin au Mali».

La soixantaine bien déclinante et maman dévouée (six filles, dont trois adoptives), Maï est née à Bamako et a grandi à Médina-Coura aux côtés de parents à cheval sur les valeurs et qui n’ont jamais badiné avec l’éducation de leurs enfants. Elle a fréquenté l’école primaire de l’Institut pédagogique de l’enseignement général (IPEG), puis le groupe scolaire de Missira et le Lycée des jeunes filles de Bamako (actuel Lycée Ba Aminata Diallo, qui fut sa proviseure).

Après le Baccalauréat (BAC, première partie lettres en 1979 et 2e partie série philo-langues en 1982), elle s’est envolée vers l’ex-Union soviétique. Et cela grâce à l’une des bourses offertes par l’Union des femmes soviétiques à l’Union nationale des femmes du Mali (UNFM). «J’étais parmi les dix filles qui ont bénéficié de cette bourse. J’ai ​appris ​le ​journalisme ​à la Faculté internationale de journalisme de 1982 à 1988 en Biélorussie (Ex-Union Soviétique)», explique-t-elle. Elle y a obtenu un «Master of Art in journalism» ou «Diplôme d’Études approfondies en journalisme» (DEA).

De retour au bercail, Maïmouna fonde en 1990 le bihebdomadaire «Aurore» avec Sadou Yattara et le regretté Chouaïdou Traoré. «Je suis la première Malienne à avoir embrassé​ ​la presse écrite privée juste après l’université. J’ai été successivement rédactrice en chef adjointe et directrice déléguée dudit journal», rappelle-t-elle sans fausse modestie.

Et elle créera le «Nyeleni Magazine» par la suite. «Dans les années 90, ce sont les sujets politiques qui faisaient vendre les journaux, surtout que d’autres organes ont vu le jour après Les Echos et l’Aurore. Moi, je n’étais pas du tout satisfaite de la couverture des activités qui concernaient les femmes et leur promotion. C’est ce qui m’a poussé à créer en août 1992, Nyeleni Magazine afin de traiter en profondeur les questions de Femme, Environnement et Développement. Mon ambition a toujours été de mieux défendre les droits des femmes et de valoriser le travail qu’elles font contribuer quotidiennement à l’épanouissement de leurs foyers et au développement du pays», explique Maï.

Collaboratrice extérieure de l’ONG World Vision International à Bamako de 1995-1996, Maïmouna Traoré a également été correspondante de presse du Système francophone d’information agricole (SYFIA) au Mali et au Tchad de 1996 à 2003. Mariée à un médecin ophtalmologiste tchadien, elle a animé le journal «Observateur» comme coordinatrice de la rédaction de 1997 à 1998. Cette journaliste de conviction a été aussi (à N’Djamena) Secrétaire de rédaction et présentatrice du journal parlé à la radio «FM Liberté́», une radio créée par un réseau de défenseurs des droits de l’Homme,  et assistante du président de l’Association «Jeunesse anti-clivage».

 

Une brillante carrière internationale écourtée pour l’amour du pays

Son expérience et la bonne réputation de bosseuse qui la précèdent partout lui ouvrent naturellement les portes du système des Nations unies. Elle a commencé par le PNUD au Burundi et la Mission de maintien de la paix, et ensuite en République Démocratique du Congo (RDC) de 2011 à 2013. Ce brillant parcours ne surprend pas ses camarades d’enfance.

«Maï a été mon aînée au Lycée des jeunes filles. Une élève très assidue. Depuis ce temps, je la prédestinais au journalisme. D’ailleurs Maïmouna et Fatim Sidibé faisaient partie de l’équipe rédactionnelle du journal du lycée, Tabalé», se souvient notre consoeur et doyenne Amy Sanogo. Et d’ajouter, «elle a ensuite bénéficié d’une bourse d’études du journalisme en ex-URSS où elle a rencontré l’homme de son cœur. Elle est la nièce de Aminata Dramane Traoré et de l’ex journaliste de l’ORTM Mme Kanakomo Mariam Traoré qui a aussi connu une brillante carrière à l’UNICEF/Mali. Bref, elle est issue d’une famille de journalistes et d’intellectuels confirmés et très engagés».

La Nyeleni de la presse malienne est ainsi de retour au bercail depuis 2014. «Je pense que j’ai beaucoup servi les autres. Il était temps de mettre mon expérience au service de mon pays», nous a-t-elle confié lors de nos nombreux entretiens à son domicile de Kalaban-Kôrô Koulouba. «Je suis revenue à mes premiers amours, faire la promotion et la défense des droits de la femme à travers le Nyeleni Magazine (mensuel et hebdo) et sur le site web : nyelenimagazine.org», avoue celle qui semble avoir beaucoup souffert du mal du pays et qui passe son temps entre Bamako et N’Djaména où réside toujours son époux. Cultivant à souhait le culte de l’excellence, elle ne rate aucune opportunité de se former et a décroché un Certificat d’études avancées en Genre et Développement de l’Institut des Hautes études internationales et du développement de Genève (Suisse) de 2017 à 2018. En plus de la presse, elle est aussi une consultante très sollicitée.

Avec le recul, elle évalue mieux le courage qu’il leur a fallu pour aborder certains sujets sensibles dans les années 90. «C’était au début de la démocratisation, on se permettait tout. Mais, avec l’idée du changement, les gens ne voyaient que les cas de diffamation. Et puis, on peut traiter un sujet tabou sans fâcher. Il faut savoir comment l’aborder. L’un des sujets tabous dans les années 1990 ne pouvait être que l’excision, mais nous n’avons pas eu de problèmes. Nous avons parlé de la prostitution, de l’homosexualité, de la polygamie…», se souvient cette icône de l’émancipation féminine.

Cette pionnière peut-être aussi fière d’avoir ouvert la voie  à de nouvelles générations de femmes battantes comme les Ramata Dia, Diallo Aoua Traoré, Maïmouna Danioko, Oumou Ahmar Traoré, Macoro Camara, Fanta Boiré, Maïmouna Doumbia… Qui ont eu le privilège de la côtoyer et de partager son immense expérience au sein de la section malienne de l’Association des femmes professionnelles africaines de la communication (APAC-Mali). «Aujourd’hui, elles sont plus d’une centaine de femmes dans la presse écrite (papier) et en ligne. Si jadis il y avait moins de femmes propriétaires d’organes de presse, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Beaucoup de femmes journalistes ont compris que, dans ce domaine aussi, il faut avoir son autonomie pour pouvoir s’exprimer librement et donner la parole à celles qui sont exclues du grand débat», avoue Maïmouna Traoré. Et elle est toute admirative de la nouvelle génération de femmes journalistes qu’elle qualifie de «battantes très douées pour judicieusement tirer profit des nouvelles technologies de l’information».

La courageuse patronne de presse trouve dommage que «les Maliens, surtout les Maliennes, lisent très peu. Depuis quelques années, les gens préfèrent suivre les revues de presse, qui sont plus axées sur la politique et les faits divers… On n’est pas encore arrivé au stade : Un malien, un journal». Ce qui explique en partie toutes les difficultés des patrons de presse comme elle, à cheval sur l’éthique et la déontologie, qui ont toutes les peines du monde à assurer la survie de leurs organes. «L’impression des journaux coûte toujours chère au Mali où la presse n’a pas son réseau de distribution pour pouvoir facilement couvrir tout le pays. Le magazine coûte particulièrement un peu cher et un exemplaire est toujours lu par plusieurs personnes», dénonce Maï.

La faute à qui d’autre ? «La presse est à l’image de ce qui se passe dans le pays depuis des décennies. La course pour l’argent, des employés mal payés… Ces derniers se contentent de cela d’abord parce que certains ne sont pas bien formés pour le travail ou parce qu’ils sont là en attendant de trouver mieux. Il y en a qui, après un ou deux ans dans un organe, partent créer aussi leurs journaux. Imaginez la suite, pour conquérir le marché des annonces et publicités qui est déjà verrouillé», analyse l’expérimentée professionnelle des médias.

Parmi les difficultés qui compliquent la vie aux entrepreneurs de la presse, elle indexe le non-paiement de l’aide à la presse alors qu’elle vit des «moments très difficiles» à cause notamment de la crise sécuritaire, de la pandémie du Covid-19… «Tout cela n’est pas encourageant, surtout quand ceux qui sont en règle par rapport à l’État (Impôt, INPS et autres) ne gagnent pas les bons contrats de partenariat attribués par affinités, par connivence».

C’est pourquoi, conseille ce talentueux manager des médias, «pour créer un organe de presse, il faut avoir assez de moyens financiers et des équipements pour tenir quelques mois. Il faut surtout faire une bonne étude de faisabilité, mettre en place son propre réseau de distribution et avoir des annonceurs».

De nos jours, le rêve de Maïmouna Traoré est non seulement d’avoir une dynamique équipe professionnelle et pouvoir un jour distribuer gratuitement Nyeleni, mais aussi de former de jeunes journalistes afin de contribuer à l’émergence d’une presse réellement professionnelle et indépendante au Mali.  Elle demeure en tout cas une icône de la presse malienne et de nombreux observateurs trouvent curieux qu’elle n’ait pas encore bénéficié de la reconnaissance de la patrie à travers une décoration. Tout comme ils sont nombreux à penser aussi qu’elle avait sa place dans le Conseil national de Transition afin de mieux défendre les points de vue et les intérêts de la presse nationale.

Mais, c’est loin d’être la motivation de la brave Maïmouna qui pense que le plus important c’est d’être en harmonie avec sa conscience et de se battre pour défendre ses opinions et ses convictions !

Moussa Bolly

leave a reply