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RETOUR DES MILITAIRES AU-DEVANT DE LA SCÈNE POLITIQUE

Un phénomène indéniable en Afrique, mais diversement interprétée

Le Mali le 18 août 2020 (avec une rectification enclenchée depuis le 24 mai 2021) ; la République de Guinée le 5 septembre 2021 et le Burkina Faso le 24 janvier 2022 ! Les coups d’Etat refont l’actualité en Afrique, francophone notamment. Qu’est-ce qui explique le retour des militaires au devant de la scène politique ? Que faut-il faire aujourd’hui pour sauver la démocratie en Afrique, francophone notamment ? Deux de nos experts ont accepté de livrer leur analyse de la situation. Ils n’ont pas naturellement le même point de vue !

DR FOUSSEYNOU OUATTARA, CNT ET PRÉSIDENT DU COLLECTIF POUR LA REFONDATION DU MALI-COREMA

«La démocratie telle que conçue par les Occidentaux n’est pas l’option recommandée pour nous les Africains»

On peut se poser effectivement la question car les coups d’Etat sont fréquents et on a toujours droit aux mêmes condamnations, aux mêmes déclarations comme si la communauté internationale manque d’esprit ou d’idée.

En général, l’Afrique a pris beaucoup de retard sur son développement par rapport au reste du monde. Il s’avère que, pour des desseins inavoués, certains politiques ont imaginé qu’on pouvait résoudre tous les problèmes en essayant de hisser politiquement nos Etats au niveau des pays développés. Ce qui n’est pas évident. Si nous regardons l’histoire des pays d’Europe et d’Amérique, ils ont connu plusieurs phases d’évolution avec souvent des dictatures, des assassinats politiques. Ce n’est que pendant ces dernières décennies que les rapports sociaux et politiques ont été relativement équilibrés. Sinon, même aux Etats-Unis, la population noire ne bénéficie pas toujours de tous les dividendes de la démocratie.

En Europe, en France notamment, les femmes ont bénéficié du droit de vote il n’y a pas longtemps (En France, alors que les hommes obtiennent le droit de vote universel en 1848, les femmes ont dû attendre 1944 pour l’obtenir et 1945 pour l’exercer pour la première fois). Tout comme des minorités ont mis du temps avant de bénéficier de toute la reconnaissance requise.

Vouloir imposer à l’Afrique le même système politique que ces Etats, c’est comme amener des élèves du fondamental à l’université pour leur demander de soutenir une thèse de doctorat. Malgré que nous n’ayons pas les mêmes valeurs, la même culture politique, l’Occident nous a imposé son modèle de démocratie et ses normes dans nos constitutions. Les Africains n’étaient pas prêts pour cela. Les Occidentaux ont fait de la démocratie un dogme. On organise ainsi des votes pour légitimer des pouvoirs. Mais, si nous prenons par exemple le Mali, je ne me souviens pas d’un scrutin où on a enregistré 3 millions de voix pour le vainqueur. C’est donc dans ce mensonge que nous nous retrouvons chaque fois.

Et malheureusement, le plus souvent, ces présidents élus tournent le dos au peuple dans sa misère pour vivre dans l’opulence. Un dédain qui crée des frustrations et quand le peuple se met en mouvement, les militaires sont souvent contraints d’agir parce que leur serment c’est de défendre le pays et les populations. Leur mission n’est pas de défendre contre vents et marées un pouvoir devenu illégitime par le rejet de la majorité de la population. C’est ce qui nous arrive. Malheureusement, la communauté internationale, notamment la France quand il s’agit des pays francophones, s’insurge en donneuse de leçons avec différentes approches selon ses intérêts…

En réalité, l’attitude de ces puissances à notre égard consiste à vouloir avoir la main-mise sur notre développement en nous mettant dans un carcan pour toujours préserver leurs intérêts… Avec une telle approche de la démocratie, les coups d’Etat sont inévitables parce que les populations sont de plus en plus éveillées et sont conscientes que les pays riches nous ont imposé cette forme de démocratie afin de continuer à piller nos États avec les complicités de ces président supposés être démocratiquement élus.

Pour sortir de ce cycle des putsches militaires, il n’y a pas mille solutions. Il faut laisser les peuples choisir en toute liberté leur système politique, leurs dirigeants et surtout leur option du développement. Chaque pays a ses réalités. Au Ghana, il a fallu que le pays soit dirigé de mains de fer pendant des années par feu John Jerry Rawlings pour que les choses se mettent dans l’ordre. Si le Rwanda est aujourd’hui une référence d’émergence économique, c’est parce que le président Paul Kagamé a fait un choix politique responsable pour relever son pays après le Génocide de 1994.

La plupart de nos pays, surtout en Afrique francophone, ont besoin des dirigeants qui ont de l’autorité, qui savent faire respecter les lois, imposer les bonnes conduites aux populations. Pour développer nos pays, il faut de la rigueur, il faut de la fermeté sans lesquelles on va toujours tourner en rond et rester à la merci des puissances extérieures. Ce sont des étapes qu’on ne peut pas sauter. Quitte à ce que nos dirigeants soient taxés de dictateurs.

L’Afrique est comme la Russie après la Perestroïka et tout s’était détérioré sous Boris Eltsine. Ce qui faisait les affaires de l’Occident. La Russie est redevenue une puissance respectée quand Poutine est venu au pouvoir avec sa volonté de fer, avec sa fermeté et sa rigueur pour tout remettre dans l’ordre. Heureusement que cela a été fait à temps, au moment où les Etats-Unis s’activaient pour accélérer son effondrement comme ils tentent de le faire avec la Chine depuis des décennies.

Notre volonté d’être autonomes dans nos choix politiques, économiques voire culturels n’est pas naturellement du goût de ceux qui tirent chez nous l’essentiel des ressources indispensables à leur développement. Ils ont plutôt intérêt à nous garder dans un état de dépendance. La démocratie telle que conçue par les Occidentaux n’est pas l’option recommandée pour nous les Africains parce que nos sociétés, notre éducation, nos us et coutumes diffèrent !

 

FOUSSEYNI CAMARA, INTELLECTUEL DE LA DIASPORA MALIENNE EN EUROPE

«Les coups d’Etat contre les institutions d’un pays n’est pas la meilleure alternative à la mauvaise gouvernance évoquée»

L’alternative à la démocratie est la démocratie. Je n’ai toujours pas compris l’euphorie d’une bonne partie de la jeunesse autour des putschistes. Cela me laisse pantois. Leurs aînés d’il y a 40 ans se battaient justement contre  ceux qui s’emparaient du pouvoir par les armes. De nos jours, la donne a changé. L’explication la plus plausible (je crains de ne pas être compris) est je pense l’influence des milieux islamistes et pro-djihadistes (comme au Mali par exemple) qui attisent le sentiment antidémocratique, anti-Français et anti-Occident.

Cela est fait avec une telle intelligence que la jeunesse n’en est pas consciente de cette manipulation. Certes la France a joué un rôle trouble et troublant, notamment dans la crise du nord, mais beaucoup de nos compatriotes, par inculture politique, ne se rendent pas compte que l’islamisme n’est pas une alternative crédible et bénéfique à la démocratie, ni que certains pays Arabes qu’ils considèrent a priori comme amis du Mali (parce qu’ayant une religion commune) sont en réalité parmi les principaux parrains et bailleurs de fonds des mouvements djihadistes qui sèment la terreur, la misère et la désolation dans nos pays.

Derrière ces mouvements anti-démocratiques, plus particulièrement les anti-mouvements du 26 Mars 91, je vois les prémices d’une forme de restrictions des acquis de 91 comme la liberté d’expression. On semble donner raison, tout au moins à tenter de réhabiliter un certain GMT (Général Moussa Traoré). Le combat contre la politique française au Mali est légitime car ce que fait la France n’est pas acceptable. Mais, trop d’intérêts se télescopent autour de ce combat. Je ne pense donc pas que l’alternative à la démocratie soit des coups d’État contre les institutions du pays. Cela risque d’être la méthode la plus simple pour diriger le pays sans passer par les élections.

La démocratie, tout comme la Cédéao, est nécessaire à nos Etats. Mais je pense sincèrement que l’organisation sous-régionale doit être basée uniquement sur les relations économiques,  la libre circulation des personnes et des biens entre les États. Elle ne marchera jamais tant que la politique où les problèmes intérieurs à chaque Etat s’entremêlent car, excepté 2 pays, tous nos États de la Cédéao ont une culture et une expérience des coups d’Etat permanents pour mettre fin disent-ils à la corruption endémique dont eux mêmes sont co-responsables de ce état de fait. Je prends pour exemple les fameux 1 200 milliards détournés aux dépens de l’équipement et de la modernisation de notre outil de défense au Mali. Ce scandale sera définitivement enterré comme plein d’autres lors d’une énième assise dont nous nous sommes spécialisés pour enterrer les dossiers.

Propos recueillis par Moussa Bolly

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